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Lumière sur les compositrices romantiques françaises - 3/8

Mars 2023

« Compositrices », Bru Zane Label


« Après avoir écouté ces dix heures de musique, il ne sera plus possible d’évacuer les compositrices du champ de la programmation de concerts sous prétexte d’absence d’ouvrages valables ou consistants. »

(Alexandre Dratwicki, Palazzetto Bru Zane)


En 8 disques, 21 compositrices et plus de 160 pièces, l'ambition de ce coffret discographique publié par le Palazzetto Bru Zane – Centre de musique romantique française est donc de favoriser une redécouverte massive du répertoire des compositrices romantiques françaises. Pour saluer ce projet dont l'ampleur est à la mesure de la richesse de cette musique, ComposHer publiera tout au long du mois de mars des comptes-rendus de chacun des disques.

Bru Zane Label

Disque #3

Mel Bonis La Cathédrale blessée (1915)

Barcarolle pour piano (en mi bémol majeur, 1906), Romance sans paroles en sol bémol majeur (1905) Au crépuscule (1923)

La Chanson du rouet (1895) François Dumont, piano Lili Boulanger

D’un matin de printemps (1917) Anna Egholm, violon ; Frank Braley, piano Louise Farrenc

Symphonie no 3 en sol mineur (1847) : I. Adagio. Allegro – II. Adagio cantabile – III. Scherzo. Vivace – IV. Finale. Allegro

Orchestre national de Metz ; David Reiland, direction Nadia Boulanger

Trois Pièces pour violoncelle et piano (1914) Victor Julien-Laferrière, violoncelle ; Théo Fouchenneret, piano Marie Jaëll

Ossiane (1879) : Introduction Chant de douleur (texte de Marie Jaëll)

Orchestre national du Capitole de Toulouse ; Leo Hussain, direction ; Anaïs Constans, soprano


Mel Bonis, Lili Boulanger, Louise Farrenc, Nadia Boulanger et Marie Jaëll : ces cinq femmes ont chacune leur univers propre. Et c’est dans ce troisième CD du coffret édité par le Palazzetto Bru Zane que nous en apprenons un peu plus sur elles. Au commencement était Mel Bonis, qui nous offre, sous les mains agiles de François Dumont, cinq œuvres phares. Si la Barcarolle pour piano (1906) est légère, elle n’en est pas moins profonde, montrant, dans une tonalité de mi bémol majeur, un jeu sur les chromatismes et sur les modulations vers des tons lointains. S’en suit la Cathédrale blessée (1915), qui n’est pas l’épigone de la Cathédrale engloutie de Claude Debussy. Elle a sa propre empreinte, marquée du sceau de la tristesse, dont la citation du Dies irae brillamment exécutée et les guirlandes de doubles et de triples croches martelées expriment la colère sous-jacente. La Romance sans parole, en sol bémol majeur, est splendidement interprétée, avec son chant descendant perpétuellement, dans un croisement lumineux entre la mélodie d’un Félix Mendelssohn et l’harmonie d’un Gabriel Fauré. On retrouve cet aspect chantant dans la langueur d’Au Crépuscule (1923). Si celle-ci n’est pas aussi poussée harmoniquement que les autres œuvres de la compositrice, elle n’en demeure pas moins très agréable à écouter. Enfin, la Chanson du rouet (1895), bien qu’elle ne présente ni harmonies extraordinaires ni polyrythmie, ni aucunes autres nouveautés qui seront bientôt dans l’air du temps de l’époque, s’inscrit dans l’imagerie du rouet, qu’il soit manié par Omphale chez Saint-Saëns dans le poème symphonique Le Rouet d’Omphale (1869) ou par Marguerite chez Franz Schubert dans le lied Marguerite au rouet (1814). Le tournoiement incessant des triolets de doubles croches nous entraîne dans un mouvement perpétuel qui ne s’achève qu’avec les œuvres de Lili Boulanger.


D’un matin de printemps (1917) de Lili Boulanger, cadette de Nadia Boulanger, nous entraîne dans un monde très clair, lumineux, rythmé par les accords acidulés joués au piano par Frank Braley comme au violon par Anna Agafia. Cette pièce, que l’on peut difficilement qualifier d’œuvre de « jeunesse » au regard de la vie de la compositrice, comprend déjà les germes de toute sa future production. Si Mel Bonis est une contemporaine des sœurs Boulanger, Louise Farrenc leur est antérieure. Et c’est avec sa Troisième symphonie (1847) interprétée par l’Orchestre National de Metz Grand Est, dirigé par David Reiland, que se poursuit cette exploration. Cette symphonie, écrite près de vingt ans après la mort de Ludwig van Beethoven, en a pourtant bien des aspects : écriture en simultanée des vents, phrases mélodiques, accents orchestraux…Tous ces aspects sont magistralement interprétés par l’orchestre et son chef. On pourrait presque affirmer que Farrenc a devancé ce fâcheux Vincent d’Indy dans son assimilation de l’œuvre du maître de Bonn.


Nadia Boulanger, avant de s’occuper de pédagogie et de direction, a composé et obtenu le Second Prix de Rome avec sa cantate Les Sirènes. Ici, cette interprétation de ses Trois Pièces pour violoncelle et piano (1914) nous est offerte par Victor Julien-Laferrière au violoncelle et Théo Fouchenneret au piano. La première pièce, en mi bémol mineur, monte progressivement vers les aigus au piano par des doubles croches décalées, tandis que le violoncelle reste dans un médium aux teintes très chaleureuses. La deuxième pièce, en la mineur, est brève, mais nous laisse entrevoir des paysages lointains où la modalité règne en reine. Enfin, la troisième pièce, en do dièse mineur, rappelle par certains aspects celle de Lili Boulanger. On y retrouve aussi toute la science de la musique contemporaine, notamment de compositeurs et compositrices comme Bartók, qui vont rendre le piano beaucoup plus percussif. Enfin, pour achever ce disque, nous découvrons pour la première fois Ossiane, légende symphonique de Marie Jaëll, dont on entend ici deux parties avec l’Orchestre national du Capitole de Toulouse sous la direction de Leo Hussain et avec la soprano Anaïs Constant. L’œuvre fait incontestablement référence au poète écossais Ossian, transformée en poétesse, s'adressant aux dieux. Introduction et Chant de douleur forment deux pans de cette œuvre ô combien douloureuse et tourmentée, où la voix se mêle à l’orchestre dans un cri déchirant. Le disque se clôt ainsi sur une ultime plainte.

Si certaines de ces pièces ont déjà été interprétées plusieurs fois, on a le plaisir de découvrir de nombreuses œuvres peu présentes sur les scènes musicales. En onze œuvres, c’est déjà tout un pan de l’histoire musicale française qui se redécouvre… Et ce n'est qu'un des huit disques de ce coffret !


Gabriel Navaridas




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