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Mendelssohn dévoilée par le Trio Sora au Châtelet



17 décembre 2020

Théâtre du Châtelet (Paris)


Trio Sora - Pauline Chenais (piano), Clémence de Forceville (violon), Angèle Legasa (violoncelle)







Le trio Sora aurait-il finalement rendu justice à l’illustre Fanny Mendelssohn ? Dès les premières notes on se trouve happés par une interprétation d’une intensité débordante, qui cristallise toute la tension, la déchirure, et l’émotion de cette œuvre sublime et injustement ignorée, et nous fait apparaître comme une évidence qu’elle fait bien partie des plus belles pages de la musique romantique.


La fusion du son, du phrasé et l’équilibre parfaitement maîtrisé, s’allient avec une expressivité sans retenue, crue et dangereuse, qui nous tient en haleine à chaque instant. Un travail immense sur les contrastes est permis par une très grande solidité technique, particulièrement nécessaire dans le trio de Fanny Mendelssohn, quand les passages les plus rapides sont parfois les plus doux, joués par le trio Sora dans une sérénité confiante, alors que les passages les plus exaltés et tendus sont relativement lents, et nécessitent le déploiement d’une puissance désespérée. Quel courage, aussi, que ce choix de jouer de nombreux passages sans vibrer au violon et au violoncelle, leur donnant une force cinglante, révélée par ailleurs par la cohésion fantastique dans le son et la souplesse de la dynamique, dans les passages les plus expressifs.


Bien au-delà de la virtuosité impressionnante du trio Sora, le travail du phrasé et des nuances permet de redécouvrir des passages magnifiques au piano qui pouvaient passer dans d’autres lectures de ce trio pour de simples passages de transition entre deux moments lyriques, et en font de véritables joyaux d’expressivité et d’expérimentation rythmique, qui deviennent des nœuds dans la construction musicale de chaque mouvement, en prenant le temps de les mettre en valeur, dans un souffle de liberté et de poésie. Aucun raccourci n’est pris, aucune facilité tolérée, le trio Sora réussit la performance de rendre à chaque phrase, chaque note, chaque silence, son importance cruciale, son envoûtement mystérieux ou alors son exaltation débridée. La cohésion et l’écoute qui règnent dans ce trio permettent des nuances plus sensibles encore, au son de s’évanouir, à la mélodie de respirer, haleter, languir, alliant un travail méticuleux et innovant à une inspiration et une spontanéité géniales dans l’interprétation, dosée à la perfection et respectant parfaitement l’œuvre, qui n’a jamais paru aussi limpide dans son intention, et virtuose dans son écriture.


Écrit en cadeau d’anniversaire pour sa sœur Rebecca lors du rude hiver 1846, le Trio en ré mineur de Fanny Mendelssohn est la dernière œuvre majeure écrite avant la mort de la compositrice en 1847, publiée à titre posthume en 1850. Immensément douée pour le piano et la composition, jalousée par son frère, Fanny Mendelssohn se heurte aux résistances de sa famille, et est régulièrement sommée de se consacrer à sa future vie de mère et d’épouse plutôt qu’à sa vocation musicale [1]. Son père écrit sans cesse dans ses lettres : « Renonce à tes triomphes qui ne siéent pas à ton sexe et laisse la place à ton frère Félix », ou encore « tu devrais plus sérieusement te former à ta vraie profession, à la vraie profession d’une jeune fille, celle de maîtresse de maison ».


Malgré cela, Fanny Mendelssohn continue de composer abondamment, plus de 400 œuvres de musique de chambre, musique vocale ou pour piano, qui resteront toutefois confinées dans le strict cadre familial tandis que Félix fait jouer ses œuvres symphoniques dans toute l’Europe et assure sa place dans l’histoire de la musique. En épousant Wilhelm Hensel, peintre allemand qui l’accompagne dans ses voyages et ses rencontres musicales avec Berlioz et Gounod [2] notamment, Fanny Mendelssohn est désormais encouragée par son mari à publier ses compositions, mais cette fois c’est Félix Mendelssohn qui lui interdit, et les œuvres de Fanny Mendelssohn seront publiées au nom de son frère jusqu’à l’année de sa mort [3], où elle se révolte contre cet interdit en faisant paraître plusieurs Lieder, œuvres pour piano, et pour chœur, saluées par une critique dithyrambique.


C’est son mari Wilhelm Hensel qui après la mort de Fanny Mendelssohn s’efforça de faire paraître la majorité des compositions de son épouse [4]. L’anéantissement de sa carrière par son père et son frère, ainsi que par sa condition sociale n’ont pas empêché l’écriture d’œuvres magistrales, qui auraient fait de Fanny Mendelssohn une figure marquante du romantisme allemand, si elle n’avait pas connu un destin aussi injuste, écrasé par l’ambivalence d’un frère dominateur et envahissant et peut-être envieux du talent de sa sœur, mais admirant ses œuvres au point de les faire publier en son nom. Son Trio en ré mineur fait indubitablement partie des grands trios romantiques. Alors n’attendons plus et profitons à nouveau de ce moment exceptionnel, offert par le trio Sora, dans l’enregistrement réalisé par le théâtre du Châtelet !


Félix Wolfram


1 - Aliette de Laleu. Pourquoi Fanny Mendelssohn n’est-elle pas rentrée dans l’histoire de la musique? https://www.francemusique.fr/emissions/la-chronique-d-aliette-de-laleu/les-femmes-pour-le-prive-les-hommes-pour-le-public-le-cas-fanny-mendelssohn-38106

2 - Anne-Charlotte Rémond. Fanny Mendelssohn à Rome en 1840 https://www.francemusique.fr/emissions/musicopolis/fanny-mendelssohn-rome-en-1840-5-5-11466

3 - Kimber, M. (2002). The "Suppression" of Fanny Mendelssohn: Rethinking Feminist Biography. 19th-Century Music, 26(2), 113-129. doi:10.1525/ncm.2002.26.2.113

4 - Lamb, Peter (1989). "Mendelssohn & Schumann: Piano Trios" (PDF). Hyperion Records.




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