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Modernité et poésie - Florilège #8

Mis à jour : oct. 13

14 août 2020


Qui de mieux qu’un excellent orchestre (le London Symphony Orchestra) et un excellent chef (François-Xavier Roth) pour faire découvrir au public douze jeunes compositeurs et compositrices commissionnés pour l’occasion ? Cinq compositrices pour autant de pièces diverses : dans Fairtrade?, Ayanna Witter-Johnson propose une pièce engagée qui résonne dans le monde d’aujourd’hui entre percussions inquiétantes, rythmes industriels et mélodies grondantes ; à l’opposé, A Dancing Place (Scherzo) (Cevanna Horrocks-Hopayian) instaure un dialogue dansant entre piano et percussions, avnt que l’orchestre ne s’élève dans une atmosphère rebelle, joyeuse et chaotique. Ojos del cielo ('Sky eyes') — 'the eyes of a person who is absent or no longer here' est sans doute plus délicate à aborder : Sasha Siem empêche sciemment l’orchestre et les solistes de s’exprimer vraiment en déconstruisant tragiquement ses motifs thématiques au fil de l’œuvre. Le résultat est quasiment cinématique et ne laisse pas indifférent. Scoot (Bethan Morgan-Williams) joue de dissonances et interventions abruptes pour surprendre, et si la plaisanterie fait sourire sur certains passages, elle est plus difficile à comprendre à d’autres. Enfin, Joanna Lee mêle les influences du jazz et du classique dans Brixton Briefcase, une pièce expressive et inventive. Finalement, les œuvres sont liées par la présence d’instruments percussifs (dont le piano) et une écriture dynamique, rythmique et surprenante : on ne sera pas forcément très ému, mais on appréciera le travail fin de la texture orchestrale.


Marie Humbert

Dans un recueil tant poétique que musical, et sobrement intitulé “Poème”, Danaë Vlasse nous livre une rêverie à la fois énigmatique et simple, mais jamais hermétique ni simpliste. Littérature et musique sont comme mêlées dans un seul moule, d’où sort une seule musicalité, une seule sonorité des phrases et des accords où les notes sont au service des mots, les mots au service des notes. La sélection poétique est éclectique : poésie romantique, poèmes contemporains, Hugo ou Verlaine… et pourtant, c’est une seule intention qui émane de cette diversité des genres et des époques. Frappante de simplicité, virtuose dans sa sobriété, la compositrice arrête et brouille les temporalités littéraires et nous emmène en promenade au cœur de la poésie française. Florilège dans le florilège, que voilà une douce mise en abyme qui convient parfaitement à l’esprit du disque, qui propose neuf pièces, chacune étant la mise en musique d’une œuvre poétique. Les styles sont variés, avec des pièces à une voix et accompagnement (Robert Thies au piano, John Walz au violoncelle), des pièces à deux voix, des pièces pour piano seul présentées par la compositrice elle-même… On pourra regretter que pour un opus qui se veut opérer une synthèse entre musique et poésie, les chanteuses (Hila Plitman, Sangeeta Kaur) ne rendent pas toujours clairement les mots – d’autant plus que certains poèmes ne sont certes pas parmi les plus connus et accessibles. Dans l’ensemble, Danaë Vlasse réussit bien son pari et parvient à nous faire rêver en marchant dans son jardin poétique. L’interprétation, lancinante et nuageuse, rend merveilleusement compte de cette intention volubile et nocturne.


Gauthier Gimbert

Fugace et furieux, tels sont les caractères de On the Underground Set No.2 « The Strange and the Exotic » de Thea Musgrave. En quatre brèves compositions vocales, la compositrice alterne furtivement et sans crier gare entre les nuances, passant du piano au forte en un accord, faisant tantôt jaillir, tantôt disparaître les nombreuses dissonances de son harmonie complexe. Les thèmes fuient, ils semblent pourchasser et rejoindre l’irrattrapable célérité de la vie urbaine qu’ils tentent de mimer, tout en nous invitant à prendre la mesure de la majesté d’un train ou de la brouille d’un rêve qui s’échappe. Écrite pour chœur, a cappella, cette pièce en quatre mouvements brille par sa composition virtuose et vive, piquante et saisissante. Quel dommage que l’interprétation ne lui rende que peu hommage ! Les accords, censés véhiculer toute la complexité et le mystère qui définissent l’univers musical de Musgrave, sont brouillés dans une réverbération malheureuse qui les gâchent et masquent leur saveur. Contrairement à d'autres versions, le National Youth Choir of Scotland et son chef Christopher Bell ne mettent pas l'appui sur la clarté du discours musical, d’autant plus que l’interprétation semble pressée, compressée dirons-nous même, par un tempo mal choisi. On appréciera néanmoins le point d’honneur que mettent les interprètes à respecter les intonations du texte anglais et la qualité des variations de rythme et de nuances.


Gauthier Gimbert

Depuis la découverte en 2009 d’environ 200 pièces jamais publiées de Florence Price dans une maison abandonnée au sud de Chicago, les publications et enregistrements fusent, et c’est tant mieux ! Il faut espérer que les quelques pionnier.e.s (finalement seulement quelques personnes particulièrement engagées) qui ont vu en ce trésor ce qu’il était seront vite suivi.e.s d’autres artistes, chef.fe.s, musicologues et institutions. Car cette musique que nous fait découvrir Lara Downes à travers ces très nombreux premiers enregistrements mérite sa place dans les récitals, les bis et, surtout, les conservatoires ! La pianiste Lara Downes propose une interprétation juste et cohérente de ces courtes pièces de caractère où se mêlent thèmes mélancoliques, rythmes dansants et mélodies associées au folklore afro-américain. L’atmosphère des pièces étant assez uniforme, il y a peu d’opportunités pour la fougue et le contraste, mais on peut tout de même regretter un jeu parfois un peu sage. Les deux Fantaisies Nègres (no. 2 et 4) présentes sur l’album sont les pièces les plus abouties, et également les plus touchantes dans leur simplicité apparente. A écouter également : Méditation, ou encore Remembrance.

Marie Humbert

Un violon, un cor et un piano : c’est la formation au premier abord surprenante du Trio Advenio, qui a en fait séduit de nombreux compositeurs et compositrices, en l’occurrence Bruce Atwell (le corniste de l’ensemble), Lera Auerbach et Simon Sargon. Entre deux pièces plus mélodiques et moins aventureuses harmoniquement, le trio en quatre mouvements de Lera Auerbach instaure une atmosphère sombre et inquiétante, souvent propre à cette musique atonale qui ne propose pas de certitude harmonique sur laquelle se fixer. Mais si la musique est imprévisible, elle n’en est pas moins construite et cohérente. Les tensions et relâchements résident dans d’autres traits d’écriture : un violon agité qui dialogue avec le cor sans le comprendre, ou au contraire deux instruments qui se rejoignent, soutenus par un piano doux. Certaines mélodies lancinantes au violon ou certains appels de cor sont d’une grande poésie, et au fil des mouvements on se fait au langage subtil de la compositrice, tantôt dense tantôt d’une simplicité étonnante comme dans le quatrième mouvement, particulièrement touchant.


Marie Humbert


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