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Molly Joyce : de « Lean Back and Release » à « Perspective »

28 octobre 2022


Molly Joyce

Perspective

Access Care Control

Weakness Strength

Cure Interdependence

Assumption Resilience

Isolation Connection

Darkness

Molly Joyce, compositrice et interprète



Un jour, Judith Heumann, célèbre militante pour les droits des personnes handicapées aux États-Unis, a demandé à Molly Joyce (née en 1992) pourquoi elle disait que sa main gauche, invalide depuis l’accident de voiture dont elle avait été victime à l’âge de 7 ans, était « faible ». « Cette question », confie-t-elle, « m'a frappée personnellement et presque politiquement, car il apparaissait clairement que je classais mon handicap dans des définitions étroites de ce que peut et doit être la faiblesse ».


Que signifie la faiblesse pour vous ? la force ? l’isolement ? la résilience ? Ces interrogations, et d’autres encore, Joyce les a posées à quarante-sept personnes du monde entier présentant toutes les formes de handicap, et concernées par la race, la classe sociale, le genre, la religion — des vétérans, des militants, des universitaires, des mannequins… Leurs réponses constituent le matériau documentaire des mouvements de Perspective, work in progress entamé en 2020, qui existe aussi sous la forme d’une série de vidéos sous-titrées sans image, et pouvant donner lieu à une installation ou à une performance dansée.


Quelle poétique musicale pour prendre en charge ce projet politique ? Joyce a conscience des effets délétères de la multiplication actuelle des discours et des personnalités « inspirantes » (« inspiring », « inspirational ») qui dépolitisent les phénomènes sociaux en les repliant sur les seules forces ou faiblesses des individus — c’est le versant validiste du néolibéralisme, pour qui tout repose sur la volonté et la responsabilité personnelles. C’est pourquoi son esthétique est résolument minimaliste : le matériau musical simple, son évolution minimale dans un espace sonore restreint, la répétition des motifs, la consonance, la voix sans vibrato et la sonorité de l’orgue électrique, bref une certaine forme d’objectivisme signalent le refus du pathos lyrique qui replie l’expressivité sur une subjectivité conçue comme isolée. Écho des premières œuvres de Philip Glass et Steve Reich, l’orgue électrique opère ici la jonction entre la musique et la parole, entre l’œuvre et ses auditeurs, entre la compositrice et ses interlocuteurs : c’est le son de l’orgue Magnus Model 391, instrument jouet vintage avec des boutons d'accords à gauche et un petit clavier de piano à droite, que Joyce a trouvé en 2011 sur eBay après des années à chercher un instrument, dit-elle, « fait pour mon corps, pour sa forme [form], pour sa déformation [deform] ».


S’inscrivant dans les arts documentaires, à la frontière de l’œuvre et du dispositif, Perspective prolonge ainsi le projet de Breaking and Entering, première monographie de Joyce parue il y a deux ans sur le label New Amsterdam Records. Il s’agit d’un cycle de six pièces, composées et interprétées par Joyce elle-même pour voix, sons midi et quatre orgues jouets vintage de la marque Magnus electric, tous datant des années 1960 et 1970 et achetés sur eBay. La dimension intimiste du projet de la compositrice-interprète s’articule ici étroitement à la logique du do it yourself, qui tient sa musique à distance de toute tentation postmoderne de jouer avec les sonorités vintages de l’orgue électrique.


L’œuvre s’apparente aux songs cycles qui hybrident les esthétiques pop et post-minimalistes, à l’image de Penelope (2008) et Unremembered (2013) de Sarah Kirkland Snider, Let the Soil Play Its Simple Part (2021) de Caroline Shaw — toutes deux contributrices de l’œuvre collective The Blue Hour (2017), récemment chroniquée ici — ou encore Vespers for a New Dark Age (2015) de Missy Mazzoli. Dans Breaking and Entering, la voix, sans vibrato, amplifiée et habillée de réverb’, est pop ; les mélodies sont simples, pulsées (parfois par une boîte à rythmes), évoluant dans un espace sonore restreint, soutenues par les ostinatos électroniques dont la structure cumulative pourrait évoquer les chansons de l’album Kid A (2000) du groupe Radiohead.


Mais la voix de Joyce évoluant toujours dans le registre aigu, l’absence de rhétorique pop, la durée des pièces, l’irréversibilité de la temporalité de chacune et la cyclicité de l’œuvre entière, font basculer l’esthétique répétitive — répétition des motifs mélodiques, répétition des paroles des chansons — dans une dimension autre qui est celle de l’incantation. Les sonorités électroacoustiques, l’économie de gestes instrumentaux qu’elles demandent, viennent paradoxalement souligner l’investissement physique, corporel, de l’interprète dans la musique qu’elle a composée pour elle-même. En d’autres termes — et ici on touche à la chair du projet esthétique et politique de Joyce —, Breaking and Entering nous fait pénétrer dans un rituel, qui a pour objet et pour opérateur le corps, son propre corps. Car ce corps brisé par un accident est un nouveau corps, dans lequel il faut entrer, qu’il faut s’approprier de nouveau, habiter de nouveau, connaître de nouveau.


La question du contrôle et de la perte de contrôle constituait déjà le motif des deux pièces, énergiques et pulsées, pour violon solo et électronique gravées chez New Amsterdam en 2017. D’abord jouée dans l’extrême aigu avec toute la tension que cela suppose, la mélodie de Lean Back and Release (2014) va progressivement se détendre (« release ») à mesure qu’elle se déploie en explorant les sonorités graves et chaleureuses de l’instrument, comme si elle s’allongeait (« lean back »). Shapeshifter (2015) se fonde sur un processus d’immersion et de disparition progressive du son du violon dans un magma électronique, l’hybridation électroacoustique étant opérée par le jeu des résonances harmoniques sur la touche du violon, semblant peu à peu se métamorphoser en distorsions de guitare électrique.


Que signifie avoir un corps ? Que signifie être son corps ? Ce que l’obstination de cette musique et de ses paroles donne à entendre et même à éprouver, c’est la puissante énergie vitale mobilisée dans ce processus de subjectivation de soi, dont l’aboutissement (provisoire) est la célébration de ce corps (Breaking and Entering), de ces corps (Perspective). À la fois implacable et éthérée, la musique de Molly Joyce touche et impressionne par la force qui émane d’elle avec une telle économie de moyens.


Lambert Dousson












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